Cybersécurité Social

Quand les écoles aident la police à espionner les élèves sur les réseaux sociaux

3 juin 2016

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Quand les écoles aident la police à espionner les élèves sur les réseaux sociaux

Droits réservés – The Washington Post / Worldcrunch – 22 avril 2016 – Karen Turner

En Floride, certaines écoles sont sur le point de relancer un programme de surveillance de leurs élèves sur les réseaux sociaux, afin de détecter d’éventuels comportements criminels ou à risque. Adopté l’année dernière, ce programme a pourtant fait l’objet de nombreuses critiques.

Les dirigeants d’établissements scolaires du comté d’Orange en Floride ont récemment assuré au quotidien Orlando Sentinel que le programme, en partenariat avec les services de police locaux, avait atteint son objectif —à savoir protéger les élèves. Pour preuve, l’an dernier, l’initiative a entraîné l’ouverture de douze enquêtes policières. Pour s’assurer les services de SnapTrends, le logiciel de surveillance utilisé pour épier les faits et gestes des élèves en ligne, les écoles devront débourser 18 000 dollars (un peu plus de 16 000 euros) chaque année.

Déjà utilisé par la police de Racine, dans le Wisconsin, dans le but de débusquer les activités potentiellement illicites des internautes, SnapTrends s’ajoute ainsi à la liste des logiciels à disposition des forces de l’ordre.

SnapTrends collecte des données sur les comptes de réseaux sociaux des élèves, et à partir de leurs publications publiques, effectue une recherche en se basant sur des mots-clés liés à des cas de cyber-harcèlement, de menaces de suicide ou d’activités criminelles. Le personnel de sécurité des écoles passe ensuite au peigne fin les publications signalées par le logiciel et alerte la police si besoin est.

Selon une étude, 23% des enfants et des adolescents ont été ou sont victimes d’intimidation sur Internet. Si l’influence des réseaux sociaux sur les risques de suicide n’a pas encore été véritablement établie, plusieurs études ont démontré qu’un enfant ou un adolescent victime de cyber-harcèlement est davantage susceptible de de développer des tendances suicidaires qu’une victime de harcèlement dit « classique ».

Les écoles publiques du comté d’Orange ont ainsi adopté SnapTrends dans le cadre de leur programme de « prévention et intervention rapide ». Après la fusillade dans un établissement scolaire de Newtown dans le Connecticut en 2012, de nombreuses écoles ont participé à un réévalution globale de leur fonctionnement, avec l’appui des forces de l’ordre et d’experts en gestion de situation de crise, qui ont mis l’accent sur l’importance des aspects sécuritaires. Ces spécialistes ont préconisé l’utilisation de logiciels de surveillance des réseaux sociaux, certaines menaces pouvant être parfois repérées au préalable au fil de messages publiés en ligne. « Nous sentions que le moment était venu de nous occuper de ces failles », a déclaré au Washington Post Shari Bobinski, chargée de relations presse auprès du district du comté d’Orange.

D’après les écoles concernées, depuis sa mise en service l’année dernière, le logiciel a effectué 2 504 recherches automatisées, qui ont à leur tour engendré 215 recherches manuelles. On ne sait pour l’instant rien des douze enquêtes policières qui ont découlé de ces recherches, les dirigeants des établissements scolaires ayant déclaré à l’Orlando Sentinel ne pas souhaiter que ces détails soient rendus publics, afin de ne pas interférer avec les affaires en cours.

Shari Bobinski a cependant évoqué le cas d’une élève, signalée l’an passé par le logiciel après avoir utilisé le mot-clé cutting (« taillader ») ainsi que la phrase « je ne manquerai à personne ». Etant donné le nombre élevé d’alertes liées aux expressions de ce type, le personnel de sécurité a tout cherché à confirmer ou infirmer la menace en examinant d’autres publications de la jeune fille. L’établissement a alors découvert que l’élève en question possédait deux comptes différents : un profil montrant une jeune fille normale, heureuse, et l’autre trahissant les pensées suicidaires d’une personne en proie à la dépression. Le personnel de l’école a en conséquence alerté la police, qui a procédé à une enquête au domicile de l’élève, afin de s’assurer de son bien-être auprès de son père. L’élève a fini par suivre un traitement.

Cet exemple illustre le potentiel que la surveillance des réseaux sociaux en terme de contrôle de sécurité. Mais pour Bradley S. Shear, avocat spécialisé dans la protection de la vie privée sur les réseaux sociaux, l’utilisation de logiciels comme SnapTrends peut avoir des conséquences graves. L’avocat, basé à Bethesda, dans le Maryland, se dit notamment inquiet de la collecte et du stockage d’informations sur les élèves. « Ces données seront-elles par la suite liées de manière permanente au dossier scolaire de l’élève ? L’entreprise dispose-t-elle de pratiques adaptées en matière d’effacement de ces données après un certain laps de temps ? Ce sont des questions qu’il faut se poser », a-t-il déclaré dans une interview au Washington Post.

Selon lui, il serait raisonnable que les données soient conservées jusqu’à un an après la remise de diplôme, ou jusqu’aux 18 ans de l’élève, conformément à la loi en vigueur en Californie et qui vise à protéger la vie privée des élèves dont le comportement en ligne est surveillé dans le cadre scolaire.

L’avocat insiste sur ce point : les enfants et adolescents, à leur aise avec les nouvelles technologies, trouveront toujours un moyen d’échapper à la surveillance des logiciels —au risque d’exclure encore davantage les adultes de leurs vies virtuelles.

Shear s’inquiète également du caractère inévitablement intrusif de cette surveillance, notamment pour ce qui est de la collecte de données, susceptible de dépasser le cadre purement scolaire. Un logiciel de repérage exigerait dès lors une surveillance plus étroite de la part du personnel de l’école, voire de la police.

Si, dans le cas de l’élève suicidaire du comté d’Orange relaté par Shari Bobinski, le premier signalement avait été émis dans l’enceinte de l’école (la technologie de geofencing, ou « géorepérage » de SnapTrend limitant la surveillance à un périmètre spécifique), les enquêteurs en étaient toutefois venus à examiner les posts publics de la jeune fille en dehors du temps de scolarisation.

Le comté d’Orange n’est pas le seul à avoir choisi de surveiller ses élèves. Plusieurs écoles en Alabama et Californie ont adopté des logiciels de surveillance de réseaux sociaux similaires. À Huntsville, Alabama, quatorze enfants ont été expulsés à cause de publications mises en ligne en 2014. Le contenu de ces dernières n’a pas été rendu public mais un membre du conseil de l’établissement a révélé au site américain AL.com que ces expulsions concernaient des délits graves, impliquant de la drogue, des armes et des agressions sexuelles.

Douze de ces quatorze élèves étaient noirs ; or, la population de l’école se compose d’environ 40% d’élèves noirs et 60% d’élèves blancs. D’après AL.com, c’est ce qui a mis la puce à l’oreille des autorités locales : cette surveillance des réseaux sociaux ne se concentrerait-elle pas injustement sur les élèves noirs ? L’affaire soulève de nombreuses interrogations quant au profil des élèves volontiers ciblés par les établissements scolaires comme par les autorités policières.

Shari Bobinski tient cependant à souligner la manière dont le système mis en place dans le comté d’Orange respecte la vie privée des élèves, insistant sur le fait que ne sont inspectés que les messages publics dont le contenu est jugé préoccupant par le logiciel. Qui plus est, ces agissements en ligne n’apparaitraient sur un dossier scolaire que dans la mesure où ils auraient mené à des sanctions disciplinaires.

« Nous avons été totalement transparents sur nos objectifs », ajoute la chargée de relations presse, « et notre but est d’assurer un environnement pédagogique sûr à nos élèves, notre personnel et nos services ». Elle n’a cependant pas été en mesure de confirmer la durée de stockage des données collectées par SnapTrends.

Bradley S. Shear préfererait quant à lui que les 18 000 dollars de fonds scolaires attribués à la mise en service de SnapTrends servent à apprendre aux élèves à se servir d’Internet de façon adaptée. « [Les écoles] ne fournissent pas aux enfants les outils nécessaires à la protection de leur réputation, de leur vie privée, ou à comprendre la loi. Tout ce que ces jeunes font en ligne peut avoir des répercussions à terme », assure-t-il.

« Je pense que c’est un élément qui manque au débat », ajoute l’avocat, « et c’est cette peur parentale que les compagnies exploitent ».

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