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Le futur de la Terre dépend du futur des villes

19 novembre 2015

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Le futur de la Terre dépend du futur des villes

Copyright – The Washington Post / Worldcrunch – 12 octobre 2015 – Par Chris Mooney

WASHINGTON – C’est peut-être le chiffre le plus important au monde : 1000 gigatonnes. Selon de nombreux scientifiques, c’est la quantité de dioxyde de carbone que l’humanité peut encore se permettre d’émettre, si elle veut conserver ne serait-ce qu’une maigre chance de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des deux degrés Celsius, par rapport à la température de l’ère préindustrielle — et ainsi, rester dans ce que l’on appelle un seuil climatique « sain ». Cette quantité d’émissions prévisionnelle, c’est le fameux « budget carbone ».

Un gigatonne équivaut à un milliard de tonnes métriques. L’an dernier, l’humanité a émis 32,3 gigatonnes de CO2.

Ce chiffre à ne pas dépasser, 1000 gigatonnes, a de nombreuses ramifications, mais nous oublions souvent ce qu’il signifie en termes d’aménagement urbain. Une nouvelle étude montre que si nous ne nous mettons pas dès à présent à construire de manière plus réfléchie, en intégrant davantage d’infrastructures éco-responsables, nos villes pourraient bien jouer un rôle décisif dans le franchissement du chiffre limite. Un scénario catastrophe qui pourrait même se dérouler sous cinq ans, d’ici 2020.

Menée par l’Institut pour l’environnement de Stockholm avec l’appui financier du réseau C40 (un groupe de quarante grandes villes engagées dans la lutte pour le développement durable et contre le changement climatique), l’étude se base sur le concept central du « verrouillage » des émissions de dioxyde de carbone : nous n’avons pas encore émis ces 1000 gigatonnes, à proprement parler. Toutefois, des recherches antérieures indiquent que si l’on considère l’ensemble des centrales et infrastructures déjà construites, fonctionnant au charbon et autres combustibles fossiles — sans oublier les bâtiments, routes et autres équipements urbains et non-urbains dont l’existence suppose une dépense d’énergie à venir considérable — environ 800 gigatonnes d’émissions sont d’ores et déjà vouées à se retrouver dans l’atmosphère.

Pourquoi ? C’est simple : lorsque les hommes construisent de grandes structures, ils ont trop souvent tendance à les utiliser au-delà de leur durée de vie utile, ce qui implique un taux d’émissions beaucoup plus élevé.

Il ne nous reste donc plus que 200 gigatonnes, à répartir soigneusement — dans la mesure du possible — dans un monde où villes et mégalopoles croissent à une vitesse ahurissante, avec 1,4 million d’individus en plus chaque semaine. C’est pour cette raison que la question de l’aménagement urbain est cruciale, tout comme le sont les décisions en matière d’architecture et d’infrastructures.

L’étude montre que dans les cinq prochaines années, si nous ne faisons rien, environ 14 gigatonnes d’émissions par an seront « verrouillées » par de simples décisions en matière d’infrastructures dans le cadre du développement des villes et des mégalopoles. Si nous ne faisons rien, c’est-à-dire si nous continuons à construire de grosses autoroutes, des bâtiments non-respectueux de l’environnement, etc., comme nous l’avons toujours fait.

Sur ces 14 gigatonnes, dix seront imputables chaque année à la conception de nouveaux bâtiments, de leurs enveloppes extérieures, leur système de chauffage et de climatisation, ainsi qu’aux nouveaux dispositifs et systèmes mis en place dans des bâtiments plus anciens : climatiseurs, radiateurs, éclairages et autres. Et chaque année, quatre gigatonnes seront causées par le fonctionnement des transports, par la construction de routes qui encouragent à la conduite — dans des véhicules toujours plus neufs mais pas forcément moins polluants.

Au total, d’ici 2020, 70 gigatonnes du budget carbone de la planète seront victimes de nos choix en matière de planification urbaine, et des conséquences qui en découlent. « Dans les cinq prochaines années, les villes vont contribuer à l’utilisation de 30% du reste du budget carbone », affirme Seth Schultz, directeur de la recherche, des mesures et de l’aménagement au C40.

Le reliquat des 200 gigatonnes du budget carbone sera ensuite consommé par des infrastructures non-urbaines, propulsant la planète au-delà du seuil fatidique des 1000 gigatonnes d’émissions d’ici 2020.

« Si elles sont fondées sur un status quo général ainsi que sur les taux actuels d’urbanisation, les décisions en matière d’infrastructure et de politique prises dans les cinq prochaines années finiront inéluctablement par nous faire franchir un jour le seuil cumulatif d’émissions de 1000 gigatonnes », assure Schultz.

Mais le rapport révèle également que l’on pourrait économiser 45 gigatonnes de dioxyde de carbone pour peu que villes et mégalopoles construisent davantage de bâtiments éco-responsables, de structures urbaines qui n’incitent pas autant la conduite à prendre la voiture, etc.

Si seulement les grandes villes industrielles, les New York et les Londres du monde, rénovaient la plupart de leurs infrastructures pour les rendre plus écologiques, elles suffiraient à elles seules à économiser 800 gigatonnes d’émissions.

Ainsi, la manière dont nos villes se développent et font peau neuve pour devenir plus durables, façonne de façon tangible le futur climat de notre planète. Certes, selon ces statistiques, le développement des infrastructures non-urbaines dans toutes leurs formes joue un rôle encore plus important. Mais les villes ont ceci de spécial qu’à l’instar des autres divisions « sub-nationales » comme les régions ou les départements, ce sont des pionnières, des moteurs majeurs de changement. En ce sens, tout n’est peut-être pas encore perdu.

Mais le plus inquiétant dans tout cela, c’est que rien ne s’arrêtera en 2020. Si nous parvenons à éviter l’émission de ces 45 gigatonnes de dioxyde de carbone, cela ne veut pas dire que nous les émettrons pas par la suite, après 2020, en seulement quelques années d’expansion urbaine (ou non-urbaine), sauf si le développement durable progresse très rapidement dans le monde entier.

Un autre problème se pose : on parle d’un budget carbone qui maintiendrait la planète à un réchauffement climatique en dessous de deux degrés Celsius. Mais si, comme beaucoup de scientifiques s’accordent à le dire, on entre réellement dans la zone de danger dès 1,5 degrés, le calcul devient tout de suite beaucoup plus compliqué.

En bref, sur une planète qui se réchauffe et s’urbanise rapidement, il nous reste encore à trouver un mode de développement qui ne déclenche pas les pires effets du changement climatique.

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