L’internet des objets ou le renouveau des industries lourdes

Droits réservés – Les Echos – 5 août 2015 – Hassan Lâasri

L’internet des objets pour les industries devrait occuper 70% du marché total et générer deux fois plus de revenus que le marché grand public.


L’internet des objets serait la numérisation du monde physique où tous les équipements que les industriels auraient conçus et toutes les applications logicielles que les informaticiens auraient développées seraient connectés dans un internet étendu. Tous ces objets auraient une dimension informationnelle dans le sens où tous seraient à la fois consommateurs et producteurs de données. Regardez le monde des équipements électroniques qui nous entoure.

Jusqu’à récemment, quand on pensait Internet, on voyait des ordinateurs, des smartphones, des tablettes et des téléviseurs. Depuis peu, on y a ajouté des bracelets, des balances et des montres. Mais le nombre et la variété des objets connectés grandissent chaque jour. Désormais, il y a des compteurs électriques , des cartes bancaires , des autocuiseurs , des voitures et même des boutons pour commander un produit de grande consommation sans allumer son ordinateur ou son smartphone. Une étude de l’Institut Montaigne estime le nombre d’objets connectés à 10 milliards aujourd’hui et entre 30 et 220 milliards en 2020.

La genèse

Comme toutes les innovations technologiques, l’internet des objets n’est pas né en une nuit. D’ailleurs, il n’est pas nouveau. Tout a commencé dans les années 1990 quand l’IETF (organisation mondiale chargée de la gouvernance technique d’Internet) a proposé de développer IPv6 , le successeur d’IPv4, pour pouvoir donner une adresse IP à n’importe quel équipement que l’humanité aurait fabriqué, promesse qu’ IPv4 ne pourrait tenir pour les années à venir.

En 1995, le célèbre Media Lab du MIT a démarré un grand projet ambitieux sous le titre pas moins ambitieux Things That Think proposant aux industriels du monde entier de devenir des sponsors pour la R&D sur les objets connectés. Depuis les années 2000, plusieurs innovations majeures dans le logiciel et dans le matériel ont donné naissance aux systèmes sur une puce . Ces derniers sont de vrais calculateurs miniaturisés que les industriels des secteurs avionique, automobile, nucléaire et ferroviaire intègrent de plus en plus dans leurs équipements et leurs installations.

Le marché

Aujourd’hui, les médias sont focalisés sur les objets connectés grand public, mais l’internet des objets sera avant tout industriel. D’après une étude menée par McKinsey & Company , l’internet des objets pour les industries occupera 70 % du marché total, que le cabinet estime entre 3,9 et 11,1 milliards de dollars en 2025, et générera deux fois plus de revenus que le marché grand public.

Si aujourd’hui, comme le souligne l’étude de McKinsey & Company, moins de 1 % des données générées sont actuellement exploitées et valorisées par les industriels, pensez à demain quand tous les biens d’équipements et toutes les infrastructures industrielles (maisons, bureaux, véhicules, lieux de commerce, usines, trains, navires, avions, chantiers…) et toutes les activités humaines (agriculture, industrie, services, information…) seront dotés de capteurs pour la supervision en continu, pour l’optimisation en temps réel et pour la maintenance prédictive de ces équipements et installations complexes.

Grâce aux processeurs qui deviennent de plus en plus petits d’une part et aux logiciels embarqués qui deviennent de plus en plus intelligents d’autre part, des industries lourdes deviendront des industries de haute technologie.

Les bénéficiaires

Les premiers bénéficiaires sont les fournisseurs des technologies cloud, Big Data et data analytics qui adaptent leurs produits et leurs services aux besoins des industries lourdes. D’ores et déjà, le ballet des investissements a commencé. Côté logiciel, mai 2015, IBM annonçait un investissement de 3 milliards de dollars pour les trois années à venir pour devenir le fournisseur incontesté des logiciels et des services liés à l’internet des objets.

Dans le même mois, Google annonçait qu’il travaillait sur ce qu’il espérait devenir le système d’exploitation de cet internet des objets. Les deux mastodontes veulent répéter ce que Microsoft a réussi à faire avec son système d’exploitation Windows pour les particuliers, les professionnels et les entreprises, mais à une échelle plus grande encore.

Côté matériel, les fabricants de semi-conducteurs travaillent sur des architectures de puces multi-coeurs qui regrouperont des milliers de processeurs capables de traiter des données massives en des temps records. Côté réseau, les équipementiers et les opérateurs de télécommunications travaillent sur la 5G avec comme objectif un débit et une rapidité encore plus hauts.

Tous ont dans leur radar les industries de production, de transport, de transformation et de distribution du pétrole, du gaz et autres matières premières, c’est-à-dire, les industries qui jusqu’à présent n’exploitent pas plus que 1 % des données massives qu’elles génèrent.

Mais contrairement à Internet d’aujourd’hui, d’autres bénéficiaires en dehors du secteur des technologies d’information sont également dans les rangs. Ce sont les industriels eux-mêmes. General Electric aux Etats-Unis, Siemens en Allemagne, Schneider Electric en France et Hitachi au Japon voient dans l’internet des objets une grande opportunité pour numériser leurs produits, leurs services et leurs outils industriels. General Electric a été un des premiers industriels à saisir l’opportunité avant même que le nom « Internet des objets » n’ait vu le jour.

Depuis les années 2000, General Electric collecte des données sur ses moteurs à partir d’une centaine de capteurs. Une fois analysées, ces données lui permettent d’optimiser les performances de ses moteurs. L’internet des objets permettra aux industriels de développer, de promouvoir et de commercialiser des services à très haute valeur ajoutée. Il redessinera les chaînes de valeur dans des pans entiers d’industries pour en créer des nouvelles où l’industrie et les services deviendraient une seule et même activité et où la relation de client d’un côté et de fournisseur de l’autre deviendra une relation de partenaires égaux des deux côtés. Par exemple, grâce à la collecte et à l’analyse de ces données, General Electric a permis à Alitalia de réduire sa consommation de kérosène en lui conseillant une meilleure utilisation de ses moteurs.

Les défis

Mais l’internet des objets ne vient pas qu’avec des promesses. Il vient aussi avec des problèmes. Le premier est la surcharge informationnelle . Après tout, notre cerveau est limité et fait régulièrement des erreurs lorsqu’il est confronté à un trop grand nombre d’informations. Des chercheurs dans les sciences économiques et sociales ont prouvé qu’une grande quantité d’information ne se traduit pas toujours par des décisions optimales.

Le second problème est le risque de violation de la vie privée des consommateurs et des citoyens par des organisations insoupçonnées. Nous avons tous en mémoire les révélations d’ Edward Snowden . Le troisième problème est le risque d’accident suite à des prises de contrôle par des pirates. Récemment, des pirates (dans la réalité, des chercheurs spécialistes de la sécurité) ont réussi à prendre le contrôle d’une voiture conduite par un complice (journaliste de Wired) sur une autoroute américaine.

L’internet des objets ne prendra pas forme en une nuit. Nous continuerons à voir encore des composants non connectés sortir des usines, des individus courir sans bracelet dans les rues et des applications qui mettent du temps à s’ouvrir. Comme toute innovation, l’internet des objets prendra forme après une succession de changements à la fois technologiques et sociétaux. La plupart du temps, ces changements seront imperceptibles à l’utilisateur final. Et pendant que l’internet des objets s’installe dans nos vies privées et professionnelles, des innovations incrémentales, aussi bien techniques qu’organisationnelles, viendront résoudre ou limiter les problèmes cités ci-dessus.

Les solutions

Malgré ces problèmes, l’internet des objets sonne déjà le renouveau des industries lourdes, car jamais les problèmes n’arrêtent les innovations. Bien au contraire, les innovations se nourrissent souvent des problèmes que nous rencontrons. Pour la surcharge informationnelle, il existe les systèmes de filtrage, de visualisation et d’apprentissage qui font leur preuve avec les données massives du Web. Il y a aussi les changements organisationnels que proposent les consultants en management. Pour le risque de violation de la vie privée, de nouvelles lois s’y attaquent notamment aux USA et en Europe.

À noter que l’Institut Montaigne propose de transformer les données privées en un business en soi où les individus se feraient rémunérer en fonction de l’utilisation faite de leurs données personnelles. Pour le risque d’accident, les solutions techniques de vérification largement utilisées dans les systèmes avioniques pourraient être généralisées pour tous les objets.

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