Pourquoi Facebook n’a pas besoin de bouton “je n’aime pas”

Droits réservés – The Washington Post / Worldcrunch – 16 septembre – Caitlin Dewey

Facebook se penche enfin sur une fonctionnalité que les utilisateurs réclament depuis des années : un bouton « je n’aime pas » qui permettra de réagir à des publications qui ne sont pas nécessairement positives.
Lors d’une récente séance de questions-réponses, le fondateur et PDG de Facebook Mark Zuckerberg a reconnu que « tous les moments ne sont pas obligatoirement de bons moments » et que cliquer sur le fameux pouce blanc et bleu « n’est pas très naturel » pour certains types de posts. Il n’a cependant pas précisé de quelle manière ce changement allait influencer le genre de contenu que l’on lit habituellement sur Facebook. Et cette question est, de loin, la plus importante.

Pour mémoire, « aimer » une publication sur le réseau social ne se résume pas simplement à envoyer un message amical au contact en question. L’action signale également à l’algorithme qui gère votre fil d’actualité que vous appréciez ce type de contenu et que vous souhaiteriez en voir davantage sur votre page. Le bouton « j’aime », comme son nom ne l’indique pas, n’exprime donc pas uniquement l’approbation : il révèle intrinsèquement l’importance que nous accordons à un sujet.

C’est en soi un réel problème car la plupart des utilisateurs de Facebook ne sont probablement pas d’accord avec beaucoup de sujets importants (les violences policières, les essais nucléaires coréens, la situation des réfugiés syriens, par exemple).

Facebook a tenté d’améliorer cette situation en ajoutant un grand nombre de facteurs à l’algorithme qui gère le fil d’actualité. Mais, et ce n’est pas négligeable, le système met toujours sur un pied d’égalité le concept d’« importance » et l’aspect « positif ». Ce qui implique qu’à chaque fois que les utilisateurs de Facebook — ils sont un milliard — parcourent leurs fils d’actualité, ils sont accueillis par une version du monde plus rose, moins contradictoire que la réalité dans laquelle nous vivons réellement.

Ce n’est un secret pour personne, par exemple, que la « trending box » de Facebook (une fonctionnalité qui n’existe pas en France et qui permet de voir quels sujets de conversation sont populaires auprès de la communauté Facebook) privilégie ce qui est « tendance » à ce qui importe. Pour reprendre l’euphémisme de Kurt Wagner, journaliste à Re/code, un site internet américain dédié aux nouvelles technologies, « ce qui compte sur Facebook […] diffère probablement légèrement de ce qui compte pour le New York Times ».

« Le fait que le plus grand réseau social au monde ait choisi ‘j’aime’ comme symbole principal a des répercussions politiques considérables », écrit la sociologue Zeynep Tufekci dans une lettre ouverte aux membres de l’équipe produits de Facebook, lettre publiée en août sur Medium. « Facebook participe à la structuration de l’attention du monde entier — l’une des ressources les plus importantes du 21ème siècle. Et s’il n’existe pas de choix parfait, les compromis ont eux des conséquences bien réelles, et impliquent des coûts humains ».

Tufekci affirme, à l’instar d’autres détracteurs du réseau social, que cette confusion entre approbation et importance est un sujet que Facebook se doit d’aborder lorsque la compagnie en viendra à modifier son bouton « j’aime ». Nous avons besoin, selon la sociologue, d’une option qui nous permette d’indiquer « +1 » ou « c’est important », une manière de signifier à l’algorithme que nous souhaitons en savoir davantage.

À en croire Zuckerberg, le bouton « je n’aime pas » (ou d’ « empathie » comme il a encore été qualifié) sur lequel planche la société sera en mesure de clarifier une autre question : celle de la différence entre « j’aime parce que j’approuve » et « j’aime parce que je veux signifier mon soutien ou faire preuve de compassion. » (Rien n’indique que le bouton va permettre de spécifier son désaccord. Pas de « je déteste cette théorie du complot stupide que tu viens de publier » en vue donc — probablement pour éviter de faire basculer le site dans le monde violent du « trolling »).

À vrai dire, personne ne sait vraiment à quoi va ressembler le nouveau bouton (mon collègue du Washington Post, Brian Fung, a émis l’idée que les boutons se déclineraient selon une gamme de réactions possibles, dans l’esprit de ceux proposés par Buzzfeed). En faisant référence à la « maladresse sociale » que constitue le fait d’« aimer » une publication triste, Zuckerberg semble avoir cerné le problème qui importe le plus à l’utilisateur lambda.

Il me paraît raisonnable d’affirmer que la plupart des utilisateurs de Facebook ne réfléchissent pas aux implications sociopolitiques de leurs publications ; de fait, beaucoup préféreraient sans doute que Facebook reste un endroit où l’on se sent à l’aise, une expérience « en accord parfait avec nos goûts » pour citer le philosophe Matthew Crawford. C’est très certainement le type d’expérience dont les annonceurs publicitaires raffolent.

Le problème avec ce genre d’expériences, selon Crawford, c’est qu’ « elles peuvent prendre le contrôle de votre manière d’évoluer dans le monde ». Au moment où j’écris ces lignes, mon fil d’actualité est monopolisé par les photos de mariage d’un ami. J’ai beau être en droit d’aimer ce que je vois — cela ne veut pas dire pour autant que c’est bien.

Une réflexion sur “Pourquoi Facebook n’a pas besoin de bouton “je n’aime pas”

  1. Je trouve, d’une part, qu’il est très important de pouvoir faire le distinguo “J’aime : ça m’amuse” et “J’aime : j’approuve”. Ca n’est pas du tout la même chose.
    Et je trouve d’autre part, utile de pouvoir indiquer que je désapprouve une contribution également.

    Il est vrai que jusqu’à l’an dernier, par exemple, les gens ne réfléchissaient pas aux implications du “J’aime” – et par ailleurs, leur a-t-on bien expliqué les implications de ce “J’aime” ?, mais aujourd’hui, entre les CGU du début de l’année et les affaires de données personnelles et leur utilisation par les Etats-Unis, je ne suis pas persuadée que les gens ne font pas plus attention qu’avant. En tout cas, il est certain qu’il y en a qui font plus attention qu’avant, et d’autres se sont désinscrits également.

    Pour conclure, je dirai que le monde n’est pas rose et ne le sera jamais, tant que l’Homme sera Homme, et que je dois pouvoir avoir le droit d’indiquer sous une forme ou une autre que je ne souhaite pas être exposée à certains points de vue, ou sujets.

    Donc, à mon sens, l’intérêt du bouton “Je n’aime pas” est absolument primordial, car je considère certains sujets comme étant “malodorants” et pour ne plus les voir, je dois pouvoir exprimer mon avis, et qu’on en tienne compte, quelque part.

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