Singapour 2.0 : Un modèle de ville intelligente

Droits réservés – Chicago Tribune / Worldcrunch – 3 août 2015 – Sharon Chen

SINGAPOUR – Des routes bondées de voitures sans conducteurs, des foyers équipés de la fibre optique, des jardins suspendus dans le ciel, des tours étincelantes où des scientifiques créent le futur. Pas de doute, Singapour essaye une fois de plus de passer la vitesse supérieure en termes de développement.

Pendant 50 ans, la ville a très bien tiré son épingle du jeu, grâce à une certaine stabilité politique, une planification à long terme, une véritable transparence, et grâce à sa réelle ouverture aux investissements. La minuscule nation d’Asie du Sud-Est, autrefois au cœur de l’administration et des échanges coloniaux, s’est reconvertie en port à conteneurs de rayonnement mondial, en centre de raffinage pétrolier, en fabricant de composants électroniques ainsi qu’en axe bancaire majeur.

Mais les défis ont évolué pour Singapour, qui a célébré son demi-siècle d’existence le 9 août dernier. Son père fondateur, Lee Kuan Yew, est mort cette année et son fils, le Premier Ministre Lee Hsien Loong, mise des milliards de dollars sur un projet de « Nation Intelligente » visant à faire passer la cité-Etat au niveau supérieur.

Sa mission : transformer un pays où plus de 45% de la population active occupe encore des emplois non qualifiés en un centre mondial de recherche et d’innovation.

S’il y parvient, l’État pourrait devenir un modèle pour d’autres pays développés qui partagent des problèmes similaires — immigration rapide, dépendance envers une main d’œuvre étrangère bon marché, population vieillissante, productivité morose et augmentation des coûts sanitaires et sociaux.

« En fin de compte, c’est une vision à long terme ; il y a encore beaucoup de travailleurs ici qui n’ont pas les compétences nécessaires, » a déclaré Irvin Seah, un économiste à la banque singapourienne DBS Group Holdings qui a contribué à l’examen de la situation économique de l’ensemble du gouvernement en 2001. « Nous avons souvent été un cobaye pour beaucoup de politiques intéressantes en termes de développement économique. »

Dans le quartier de Jurong, à l’ouest de l’île, s’étend une zone de développement de 360 hectares où le gouvernement a installé plus de 1 000 capteurs pour tout surveiller, tout contrôler — depuis les flux de véhicules jusqu’aux poubelles. Cette paisible zone périphérique se mue progressivement en centre d’affaires secondaire pour Singapour, regroupant des immeubles rutilants en front de mer, un nouveau Centre de Sciences et un terminus de la ligne ferroviaire à grande vitesse qui reliera bientôt la cité-Etat à Kuala Lumpur.

« Singapour a totalement changé, le gouvernement fait les choses très rapidement, » selon Ho Soon Chye, un agent de sécurité de 60 ans qui gagne 7 dollars de Singapour (4 euros) l’heure pour surveiller un temple chinois dans le quartier financier de la ville. « Mais tout est tellement plus cher. C’est dur pour ceux qui ne gagnent pas beaucoup et il y a davantage d’étrangers qui nous prennent notre travail. »

La génération de Ho a grandi dans un pays où la vie des citoyens s’est considérablement améliorée, grâce à la main de fer d’un gouvernement qui s’est impliqué dans la prise de décision de la quasi-totalité des grandes industries et entreprises de l’État. Pour faire la transition, le Premier Ministre Lee devra s’appliquer à améliorer les performances et les capacités d’innovation des travailleurs, ce qui implique potentiellement d’assouplir cette mainmise.

« Le modèle de croissance de Singapour va devoir aller au-delà de la force institutionnelle du gouvernement, vers le capital humain, » affirme Devi Tan, un économiste vivant à Singapour où il travaille pour la banque américaine Morgan Stanley. « Certes, l’implication marquée du gouvernement a été un facteur important pour le modèle de croissance, mais cela a aussi rendu l’économie plus vulnérable à une sorte de pensée de groupe ainsi qu’à des paris sectoriels erronés. »

Les tentatives récentes visant à attirer des capitaux, plutôt que des investissements, ont eu des résultats mitigés. Singapour est devenue un centre régional en termes de gestion des richesses. L’ouverture de deux casinos en 2010, après 40 ans d’interdiction, a propulsé la croissance du pays à un taux sans précédent.

En parallèle, l’afflux d’étrangers fortunés a contribué à créer une situation d’inégalités de revenus parmi les plus importantes au sein des pays développés. Les recettes des jeux de casino ont quant à elles chuté, à la suite d’une campagne anti-corruption en Chine.

D’un autre côté, les piliers traditionnels de l’économie singapourienne se fissurent. Les exportations de composants électroniques ont connu plusieurs baisses significatives ces dernières années, la productivité a chuté d’un quart au premier trimestre et le trimestre qui s’est achevé le 30 juin a vu l’économie se contracter à un niveau qui n’avait pas été atteint depuis 2012.

La restructuration économique la plus récente, inaugurée en 2010, a cherché à freiner l’afflux de main d’œuvre étrangère bon marché et à pousser les entreprises à produire plus avec moins d’effectifs.

« Il faut arrêter de parler de productivité et commencer à parler d’efficacité », selon Wai Ho Leong, qui travaille à Singapour en tant qu’économiste pour la banque britannique Barclays. « Il s’agit d’organiser les ressources existantes d’une manière plus intelligente. L’économie est maintenant assez diversifiée pour s’engager dans de nouveaux secteurs d’intérêts. »

À Singapour, ces domaines disposent de remarquables parcs technologiques aux noms évocateurs, comme Mediapolis, Biopolis ou Fusionopolis. Ces derniers ont incité les entrepreneurs étrangers à venir prêter main forte et faire de la ville un foyer d’innovation.

« J’étais très critique envers Singapour, je trouvais qu’il n’y avait aucune liberté d’expression — et dans le domaine de l’innovation, c’est quelque chose de très important, » confie Saibal Chowdhury, un ressortissant indien qui a décidé il y a 16 ans de ne pas s’installer à Singapour alors qu’il travaillait pour Hewlett-Packard Co. « Maintenant je me rends compte que c’est une opportunité et que Singapour fait la différence. »

Sa startup, Urbanetic, permet aux urbanistes des municipalités les plus défavorisées d’accéder à des outils d’imagerie 3D. Chowdury attend l’accord du gouvernement singapourien pour un prêt convertible de 500 000 dollars de Singapour (312 000 euros). Dans la plupart des cas, le gouvernement essaye dorénavant de s’effacer et de devenir un facilitateur et un investisseur, plutôt que d’essayer de contrôler lui-même le processus d’innovation.

« Dans les années 90, ils auraient probablement voulu investir eux-mêmes », explique Kay-Mok Ku, un associé de la société de capital-risque Gobi Partners qui a aidé à gérer un fonds de médias numériques interactifs de 500 millions de dollars de Singapour (312 millions d’euros) en 2006.

Selon Morgan Stanley, les opérations de capital risque sont passées de 12 millions (7 millions d’euros) en 2007 à 454 millions (283 millions d’euros) en 2013.

L’administration de Lee a consacré 16,1 milliards de dollars de Singapour (10 milliards d’euros) à la recherche et au développement de 2011 à 2015, une augmentation de 20% par rapport à la période précédente. Vertex Venture Holdings Ltd., une unité de la société d’investissement publique Temasek Holdings, a dépensé plus de 1,2 milliards de dollars de Singapour (748 millions d’euros) en investissements dans plus de 350 startups, en capital-risque et en fonds de placement privé dans le monde entier. En juillet, Temasek a annoncé la création, avec United Overseas Bank Ltd, d’un fonds de financement par emprunt de 200 millions (125 millions d’euros).

« Notre futur dépend non seulement de notre capacité à adapter et à perfectionner ce qui a déjà été fait ailleurs, mais aussi, et de plus en plus, à créer de la valeur à Singapour à travers de nouvelles compétences et technologies, des solutions d’affaires innovantes et un esprit d’expérimentation au sein de la société », a déclaré le ministre des finances, Tharman Shanmugaratnam.

Selon le conseil de développement économique de Singapour, le domaine de la technologie de pointe, les sciences appliquées dans le domaine de la santé, les solutions urbaines durables et intelligentes, la logistique et l’industrie aérospatiale ainsi que les services financiers asiatiques et mondiaux peuvent contribuer à stimuler la croissance de la ville. La branche de financement et d’investissement du conseil de développement économique saisit déjà des opportunités dans des secteurs tels que la santé numérique, l’efficacité énergétique, l’internet des objets et la robotique.

« Nous démarrons dans une position de force avec des leaderships mondiaux dans de nombreux secteurs », révèle le conseil de développement économique. « Pour pouvoir franchir la prochaine étape, nous allons devoir développer nos capacités d’innovation en mettant à profit le potentiel de nos petites et moyennes entreprises et établir des collaborations plus étroites entre les entreprises locales et internationales. »

Pour mener à bien ses ambitions de ville intelligente, le gouvernement s’est associé à Dassault Systèmes dans le cadre d’un projet à 73 millions de dollars de Singapour (45 millions d’euros) pour créer un modèle virtuel en 3D de l’île afin que les organismes gouvernementaux, les citoyens et les entreprises puissent développer des technologies urbaines. La société compte sur Singapour pour prouver que les villes intelligentes peuvent devenir une réalité.

« Les gens ne croient que ce qu’ils voient », a affirmé le directeur général de Dassault, Bernard Charles, le 16 juillet dernier. « De nombreux pays et des villes du monde entier considèrent Singapour comme un terrain d’expérimentation remarquable. »

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